C’est la crise, sauf pour les mafias - Août 2013

De l'argent et des armes saisis au Cartel de la drogue mexicain des Zetas.REUTERS/Henry Romero

Pourquoi le crime organisé prend une part grandissante dans les échanges commerciaux et financiers mondiaux et pèse de plus en plus dans la vie politique de nombreux pays.

Les Mexicains ont célébré le mois dernier, une victoire contre la mafia de la drogue. L’arrestation de Miguel Angel Treviño Morales, le chef du cartel de la drogue de Zeta est une grande nouvelle. Treviño, alias Z-40, s’est fait connaître comme un des gangsters les plus brutaux d’un pays hélas habitué à la violence. On ne peut qu’espérer que son séjour en prison mettra un terme, au moins, à la brutalité abjecte dont il était coutumier à l’égard de ses ennemis. (Il y a quelques temps de cela, on avait appris qu’il avait envisagé d’abattre l’avion de l’ancien président Felipe Calderon.)

Mais l’arrestation de Z-40 mettra-t-elle un terme à la guerre des cartels de la drogue au Mexique? Les raisons d’en douter ne manquent pas. La demande de drogue des consommateurs américains en provenance de ces cartels demeure forte et jusqu’à ce que cette cause profonde ne soit réglée, ce commerce lucratif continuera de prospérer. Certains experts affirment ainsi que le principal bénéficiaire de la chute de Treviño sera certainement Joaquín Guzmán Loera («El Chapo»), le chef du cartel concurrent de Sinaloa, qui doit se réjouir de l’élimination de son plus dangereux concurrent.

«8% du commerce mondial»

Les spécialistes évaluent le volume du commerce global de la drogue à 350 milliards de dollars par an –ce qui est probablement une estimation basse. Le narcotrafic ne représente par ailleurs qu’une part relativement mineure de la criminalité dans le monde.

Selon le Forum Economique Mondial, «la circulation transfrontalière de l’argent en provenance des activités criminelles, de la corruption et de l’évasion fiscale est estimée à plus d’un milliard de milliards de dollars, les drogues interdites et les produits contrefaits représentant à eux seuls 8% du commerce mondial.»

Le crime organisé se trouve bien souvent derrière de nombreuses affaires qui font la une des journaux, quand bien même la connexion est rarement explicite. Alexander Navalny, ce chef de l’opposition russe qui vient d’être récemment reconnu coupable, à partir de preuves manifestement trafiquées, de détournement de fonds, s’est ainsi fait un nom en s’attaquant à la corruption qui gangrène à ce point la société russe actuelle qu’il est parfois difficile de savoir où s’arrêtent les actions du gouvernement et ou commencent les agissements de la pègre. Les responsables de la sécurité de l’Union européenne ont récemment averti les autorités que le crime organisé profite de la crise financière qui secoue la zone Euro en mettant la main sur les marchés noirs de biens et de services.

Dans le même temps, la proéminence croissante d’Internet dans l’économie globale fait craindre une montée en puissance de la cybercriminalité organisée.

Les gangsters opèrent dans toutes sortes d’endroits inattendus. Des syndicats du crime sont impliqués dans des domaines aussi varié que le braconnage d’espèces protégées ou la contrefaçon de médicaments ou de produits manufacturés. L’accroissement perpétuel de l’éventail de leurs activités atteste la capacité des criminels à exploiter les possibilités offertes par les interconnexions globales en plein essor. Voyez par exemple le début d’un article récent consacré à un raid international organisé par Interpol: «Plus de 6000 personnes à travers le monde ont été arrêté dans un vaste coup de filet de deux mois contre la contrefaçon qui a permis de mettre la main sur de faux champoings en Chine, des cigarettes de contrebande en Turquie et de l’alcool frelaté au Brésil pour une valeur de plusieurs dizaines de millions de dollars.» les enquêteurs ont ainsi découvert une usine souterraine en Ukraine, qui fabriquait des cigarettes contrefaites et un atelier au Pérou qui poinçonnait de fausses plaques sur des moteurs fabriqués en Chine.

Corruption, flux financiers illégaux et blanchiment

Les membres du crime organisé profitent de l’instabilité politique. En Syrie, les mêmes groupes criminels qui prospéraient grâce à leurs liens avec le gouvernement de Bachar el-Assad se sont, depuis le début de la guerre civile, reconvertis en shabihas, ces groupes paramilitaires redoutés qui effectuent le sale boulot du régime sur le terrain. Ils ne sont pas les seuls. (Pendant l’Occupation, en France, la gestapo française a beaucoup recruté dans la pègre, NdT). «Les liens entre les groupes d’insurgés et le crime organisé sont depuis longtemps une des caractéristiques des guerres civiles», fait ainsi remarquer Asher Berman, un expert de l’Institute for the Study of War. «Les rebelles se tournent souvent vers les activités criminelles pour obtenir les armes et les fonds dont ils ont besoin pour poursuivre la lutte.»

En Syrie, les rebelles, en manque cruel d’argent, ont de plus en plus recours à des méthodes que ne renieraient pas la mafia, du vol de voitures au pillage d’antiquités. On a rapporté des cas de mise sous coupe réglée de quartiers entiers -le célèbre «impôt révolutionnaire» dont nous avons déjà entendu parler à maintes reprises par le passé-  et les enlèvements contre rançon commencent à se multiplier.

Mais comme d’habitude, ce que nous voyons n’est que la proverbiale partie émergée de l’Iceberg. Les criminels, par définition préfèrent éviter la lumière du jour et les dimensions du réel problème posé par la mafia demeurent obscures. Ce représentant du Vatican arrêté au mois de juin et accusé d’avoir blanchi de l’argent sale travaillait-il pour son propre compte et quelques amis plus riches ou faisait-il partie d’un mouvement bien plus large de corruption institutionnalisée au sein de la banque du Saint Siège?

Cette descente récente de la police à New Dehli qui a permis de saisir de nombreuses armes vendues illégalement était-elle un coup porté à des terroristes ou à des bandits? Ce témoin, qui est mort juste avantde témoigner dans le procès de Whitey Bulger, aux Etats-Unis, est-il réellement mort de mort naturelle? Comment expliquer que les Chinois aient donné l’asile pendant près de 17 ans une des chefs les plus importants des triades de Taïwan avant de décider soudainement de le livrer aux autorités de Taipei au début du mois de juillet 2013? Dans la plupart des cas ici relatés, nous ne connaîtrons jamais le fin mot de l’histoire.

Trois risques pour la démocratie et l’économie

Mais il y a tout de même quelques points dont nous pouvons être sûrs:

Le premier, c’est que le crime organisé sur le cyberespace est en train de devenir un problème majeur et un problème d’autant plus difficile à combattre en raison du caractère informe d’Internet. Les preuves s’accumulent qui démontrent que de nombreux hackers de primes(appelons-les comme ça) proposent leurs services à des gouvernements comme à des organisations criminelles. Mais la difficulté à identifier les coupables ne doit pas nous masquer l’étendue des menaces. Un rapport publié cette semaine par une organisation financière mondiale faisait remarquer que la moitié des échanges sécurisés d’argent ont été attaqués par des hackers l’an dernier. Cela signifie que les criminels de la toile sont potentiellement en position de déstabiliser le système financier mondial – sans parler des pertes qu’ils pourraient occasionner à un nombre incalculable d’individus et de compagnies que provoque déjà une cybercriminalité en pleine expansion.

Deuxièmement, les flux financiers illicites constituent une partie importante du problème. Le plus gros problème des criminels de grande envergure est de blanchir leurs gains mal acquis et on ne compte déjà plus le nombre énorme d’avocats, de comptables et de paradis fiscaux opérant en toute légalité trop heureux de leur faciliter la tâche. Ecartons pour l’instant les disputes théoriques autour des avantages et des inconvénients des juridictions discrétionnaires et faisons simplement remarquer que le système actuel, qui permet aux criminels de mouvoir leurs capitaux presque sans effort sur la surface du globe sans la moindre surveillance, nous mène tout droit au désastre si rien n’est entrepris. Un autre rapport récent coédité par Global Financial Integrity et l’African Development Bank affirme que l’Afrique à elle seule aurait été dépouillée d’une somme évaluée à 1,4 milliards de milliards de dollars par le simple jeu des flux financiers illicites. Il est clair que l’existence d’un système qui permet la subsistance d’un «système financier opaque» à cette échelle n’est bon pour personne –pays développés ou en cours de développement.

Troisièmement, les syndicats mondiaux du crime organisé sont les ennemis de la bonne gouvernance. La démocratie est rarement florissante quand les politiciens entretiennent des liaisons dangereuses avec les forces obscures de la mafia. C’est précisément cela qui a récemment provoqué une vague de manifestations en Bulgarie, où les manifestants sont descendus dans la rue après avoir appris qu’un jeune homme d’affaire manifestement lié à la mafia venait d’être nommé responsable de la sécurité au sein du gouvernement. De telles inquiétudes ne sont pas limitées à l’Europe de l’Est. Les vagues de manifestations qui ont récemment embrasé la Turquie ou le Brésil tendent à montrer que les citoyens s’inquiètent de plus en plus de la corruption galopante des gouvernements et du manque de transparence qui lui permet de prospérer. Pour ce que j’en vois, je pense qu’ils ont de bonnes raisons d’être inquiets.

Source : http://www.slate.fr/story/75808/la-crise-sauf-pour-les-mafias

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