Alexander Grothendieck, citoyen, mathématicien, écologiste, responsable et engagé : Allons nous continuer la Recherche Scientifique (1972)

Au sortir des « Trente ravageuses », les laboratoires sont devenus de quasi-empires industriels, ces « usines de recherche » rêvées par les physiciens avant-guerre.

Portés par un Etat néocolbertiste, de grands programmes technologiques (nucléaire, aéronautique ou spatial, informatique) soutiennent l’industrialisation et la sourde militarisation de la recherche.

Dans l’après-Mai 68 et au cœur de la contestation de la guerre du Vietnam, le mouvement « Survivre » des scientifiques critiques (devenu Survivre et Vivre à l’été 1971) contribue à l’apparition d’un écologisme d’ultra-gauche.

Rassemblés autour d’Alexandre Grothendieck, une poignée de mathématiciens dénonce la militarisation de la recherche et l’orientation mortifère du développement technoscientifique.

Ce mouvement conteste la capacité de la science à faire sens et à prendre en charge la crise écologique dont elle est à l’origine.

De 1971 à 1973, la revue constitue le journal écologique le plus important, atteignant un tirage de 12 500 exemplaires, avant que les éditions du Square ne lancent La Gueule ouverte et le Nouvel Observateur Le Sauvage.

En 1975, Survivre… et Vivre cesse de paraître.

Partie 1 :

Partie 2 :

Partie 3 à venir.

Au cœur de la mobilisation de Grothendieck pour la survie se trouve évidemment la contestation de la guerre du Vietnam. Grothendieck se met en relation au Canada avec de jeunes mathématiciens étatsuniens. Suite à la grève de la recherche en mars 1969 se constitue l’USC (Union of Concerned Scientists). La responsabilisation morale des individus que prône Survivre s’inspire directement de la figure de l’objecteur au service militaire qui élève « sa conscience » contre l’action de l’Etat. Le secrétariat du CSOC (comité de soutient aux objecteurs de conscience ne quittera le domicile de Grothendieck qu’à l’été 1972. En novembre 1969, Grothendieck se rend au Vietnam du Nord. A l’université évacuée d’Hanoi, il découvre le quotidien des bombardements et les raffinements d’une guerre technologique : la microélectronique prend son essor et la guerre l’allure d’un champ de bataille informatisé. Bombes et mines se déclenchent automatiquement au moindre signal de vie. Physiciens et ingénieurs furent captés par l’armée avec des salaires mirobolants et des possibilités de recherche quasi illimitées. Indigné par cette collaboration, Grothendieck y décèle un mécanisme de déni similaire à celui qui accompagna la montée du nazisme. Quelle ne fut pas alors sa surprise lorsqu’il apprit fortuitement, cette même année 1969, que l’IHES dont il faisait la renommée internationale était financée en partie par l’OTAN via le ministère de la défense française. Durant des mois il fait son possible pour obtenir la suppression de ce financement. En vain.

En septembre 1970 Grothendieck, en short et crâne rasé, ne passe pas inaperçu auprès des 3000 mathématiciens réunis en congrès international à Nice. Au détour d’une démonstration, un mathématicien russe évoque un possible débouché militaire à ses travaux. Grothendieck l’interrompt : « Ne vaut-il pas mieux s’abstenir de faire des mathématiques qui ont une application militaire ? » Dans Survivre, dont il distribue alors les 1200 premiers exemplaires, Grothendieck poursuit : « La collaboration de la communauté scientifique avec l’appareil militaire est la plus grande honte de la communauté scientifique d’aujourd’hui. C’est aussi le signe le plus évident de la démission des savants devant leurs responsabilités dans la société humaine. » Grothendieck va d’ailleurs démissionner avec fracas de l’IHES. Il se fait le théoricien d’une « Grande Crise évolutionniste ». Le savant, principal ouvrier des progrès technologiques, doit assumer une part majeure des responsabilités dans les abus souvent révoltants qui sont faits de ces progrès.

Mais la communauté scientifique, sauf exception, va réagir par l’indifférence et la placidité. A l’hiver 1970-1971, Grothendieck multiplie les lettres à ses collègues scientifiques pour un appel public alertant sur les dangers de l’industrie nucléaire. Paru dans LE MONDE du 16 juillet 1971, il ne compte aucun expert ès nucléaire (hormis Daniel Parker) et un seul biologiste. Grothendieck prend acte du faible recours que constituent les scientifiques dans la lutte pour la survie. La recherche est en effet devenue une arme dans la lutte pour sa place au soleil. Dorénavant Grothendieck va incarner au mieux dans sa propre personne la révolution écologique : végétarien, expert en tisanes, hiver comme été dans des sandales, il préside au printemps 1971 la « Fête de la Vie ». Il disparaîtra de la vie publique un peu plus tard, sans doute usé par l’inertie humaine…

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